Les trois âges de l’Islam en France – par Guy Bottinelli


Dans la prolongation de la conférence de P.O. et du Groupe Abraham le 7 Mars (lire le résumé de la rencontre entre le groupe Eventail et le groupe Abraham) et suite à l’article du « Monde » du 2/4 sur le salafisme, Guy Bottinelli nous donne un petit résumé du livre de Gilles Kepel, « Passion française » aux éditions Gallimard.

Les trois âges de l’Islam en France

  1.  Le premier âge est celui des « darons » (= les parents), ce sont les années 1970 à 1989. le principal enjeu alors est d’édifier des mosquées, et dès 1982 l’islam passe sous le contrôle de l’Etat algérien (Grande mosquée de Paris)
  2. Le deuxième temps va de 1989 à 2004, avec le début de l’affaire du voile (hijab) et la commission Stasi qui interdit le port du voile à l’école. C’est aussi l’âge où arrivent des étudiants arabophones, du Maghreb et du Levant, et la création de l’ UOIF (Union des Organisations Islamiques de France, inspirée par les Frères Musulmans). On dit que c’est l’âge des « frères et des bledards », alors que l’Algérie, en période de guerre civile, est sur le retrait. L’ UOIF met la pression pour que les musulmans, désormais français, puissent porter le voile et adopter la charia. Les mosquées fleurissent
  3. Le troisième âge va de 2004 à aujourd’hui. L’enjeu du voile baisse , et la loi est respectée, mais un nouvel enjeu apparaît, c’est le « halal » (= licite) , à savoir , l’ensemble des comportements humains que prescrit l’islam.  C’est le nouveau marqueur de l’appartenance communautaire ; sa principale expression fut la structuration d’un marché de la viande égorgée rituellement.

Les « frères et les blédards » perdent de leur influence au profit des jeunes (les enfants des « darons »). Ces derniers nés en France et Français, veulent tout à la fois s’émanciper de la tutelle des pays étrangers (et, d’une certaine manière aussi, du pays où ils vivent et dont ils sont citoyens) pour gérer un islam qui soit une ressource de pouvoir. Ils font perdre son autorité au CFCM (Conseil Français du Culte Musulman), d’où l’embarras actuel du Ministère de l’Intérieur pour trouver une structure mieux représentative des musulmans en France. L’éveil au militantisme islamique est portée par la génération fréquentant les lycées, et dont l’intellectuel de service fut un temps Tariq Ramadan. Il fut vite relayé par les salafistes (1) et une nébuleuse autour de réseaux sociaux où fleurit le populisme (rejet des élites et des partis de gouvernement)

La nouvelle décennie (depuis 2010) est caractérisée par la croissance du salafisme, qui exècre trois catégories de personnes : les frères musulmans (parrainés par le Qatar), le chiisme et l’Iran, enfin tous les non-musulmans (= les infidèles). Sa visibilité se manifeste ostensiblement aujourd’hui. Son objectif est un comportement moral exemplaire, qui prend racine dans les zones où sévissent le chômage et le trafic de drogue. Mais le salafisme offre un double visage, pacifique et non violent d’une part, djihadiste et violent d’autre part. Cela donne une image brouillée qui provoque chez les non- initiés, une certaine tolérance ou une franche hostilité. Un nouveau cheval de bataille a fait son irruption avec le combat contre l’islamophobie en s’inspirant du modèle connu de l’antisémitisme. Le salafisme veut promouvoir un islam intégral reposant sur la notion d’oumma (communauté) mondialisée. Chez les jeunes, les revendications identitaires sont véhiculées sur les réseaux sociaux. Elles font obstacle au besoin majoritaire qu’ont  les musulmans de France de s’intégrer dans un pays démocratique respectueux de leurs valeurs.(2)

Guy Bottinelli, Avril 2015

 


(1) Mouvement né en Arabie Saoudite, pour structurer les sunnites en  prônant le retour aux valeurs fondamentales de l’islam ; il a perçé dans l’Hexagone vers les années 1990

(2) NB Ce désir  de vivre pacifiquement en France se retrouve dans une déclaration des principales  institutions musulmanes dénonçant toutes les actions violentes, en soutien aux chrétiens d’Irak et de Syrie  (le 15 Septembre 2014)


L’auteur, Gilles KEPEL, né le 30 juin 1955 à Paris, est un politologue français,  orientaliste et spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain

Son blog (dernière mise à jour en 2012 – mais traitant dans ses derniers billets du Salafisme) : http://gilleskepel.tumblr.com/


 

Article du monde : « Le salafisme gagne du terrain chez les musulmans » par Elise Vincent
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/04/01/le-salafisme-gagne-du-terrain-chez-les-musulmans_4607438_3224.html

 

 


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Cet article a été actualisé le : 25 novembre 2018

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